Signalements sanglants

À propos du livre de David Dufresne, Dernière sommation, Paris, Grasset, 2019.

SOMMATION, subst. fém.
2. [La sommation est exprimée oralement par une autorité civile ou militaire] Appel, avertissement réglementaire adressé à quelqu’un que l’on veut interrompre dans son action ou qui doit se faire connaître [1].

Il craqua. Le soir du 18 janvier 2019, sur le plateau d’Arrêt sur images, David Dufresne s’effondra en larmes. C’était trop pour lui : depuis deux mois, tous les samedis, il signale et interpelle sur Twitter les actes de violences policières exercés dans le cadre du mouvement des gilets jaunes. Son « Allo @Place_Beauvau » est devenu une source documentaire de la répression policière (et politique) qui s’exerça – et s’exerce encore – sur les manifestants.

Son émotion trancha à l’opposé des ministres, des officiers, des syndicalistes de la police, du président même, qui, avec un froid glacial, affirmaient qu’aucune exaction n’avait été commise par les forces de l’ordre. Ce discours officiel s’entrechoqua avec la violence des images, bien réelles, qui circulaient tous les samedis sur les réseaux sociaux. Ce déni du réel alimentait une colère sociale bien profonde. Le travail de David Dufresne ne commençait pas le samedi matin pour terminer tard le soir : toute la semaine, il recoupe les informations, analyse des vidéos, demande des compléments de témoignages. Avec une précision chirurgicale, il met à nue ce qu’aucun autre média mainstream ne voulait montrer.

Dans ce livre, qualifié de roman, Dufresne met en scène Étienne Dardel, son double fictif, ce « narrateur rock’n’roller » [p.107], nourrit de ses idéaux de jeunesse, tirés du punk et des premiers pas de l’internet libre, qui n’ont certes pas changés, mais plutôt mûri. De retour d’un long périple canadien qui dura presque 10 ans, Étienne Dardel revient en France au moment où le mouvement des Gilets jaunes débute, et il se lance dans ces signalements tous les week-ends.

Le récit est haletant, anxiogène. Les pages se tournent fébrilement, la lecture est aussi rapide que l’année écoulée. Temps accéléré, celui de la révolte, où tout se comprime, sorte de faille temporelle quand le samedi ne devenait que le seul jour de la semaine qui importait, où tout se passait, où tout pouvait se passer. Et pourtant, pris dans ce tourbillon, le lecteur prend de la hauteur ; avec Vicky, cette manifestante quarantenaire, vêtue de noir et taguant les édifices parisiens, qui regarde avec défiance le mouvement à ses débuts ; avec Frédéric Dhomme, patron de la Direction de l’ordre public et de la circulation officiant à la Préfecture de Paris, révélateur de par son histoire des tensions qui traverse alors la hiérarchie policière, ainsi que les pressions et les volontés politiques du pouvoir public ; avec Étienne Dardel lui-même, qui voit sous ses yeux le maintient de l’ordre « à la française » changer de nature [2], révélateur d’un pouvoir en place qui perd littéralement pied, où la main droite de l’État maniant fermement la matraque et le LBD devient ainsi la seule réponse politique [3].

Le bilan de ces violences policières est catastrophique. Au-delà des chiffres, il y a bien des existences brisées, des blessures psychologique profondes, des mutilations que rien ne pourra racheter … Il y a, sur du moyen terme, des interrogations toujours en suspend sur la manière de pouvoir contester, manifester, et s’informer en France. Quid des journalistes touchés également par les violences ? Quid de cette porte ouverte à cette nouvelle stratégie de contact, alors que toutes les violences ont été couvertes par le Ministère de l’Intérieur ?

Espérons surtout que David Dufresne n’aura pas à écrire, sous forme romancé ou non, un bilan du même type d’une période aussi sombre et terrifiante.


Quelques citations marquantes

[…] le syndicaliste évoquait maintenant le nouveau petit business des commissariats, des gars qui vont chez Cap 18, un grossiste en chimie de la porte de la Chapelle, se fournir en décontaminant, contre les lacrymos du samedi, et qu’ils refourguaient à prix Versace aux collègues ; c’est bien simple, depuis les abeilles du samedi, c’est comme si les 50 000 fonctionnaires de la Pref’ étaient en mode panique. Un autre fournisseur se frottait les mains, GK, le bon GK, dans le XIe, la Samaritaine des flics – brassards, menottes, porte-menottes -, tout l’attirail en copie conforme, et vous savez quoi, Frédéric, tous les collègues y courent ? Parce que les collègues, ils laissent les originaux au vestiaire, à la maison, c’est trop le merdier le saute-dessus dans les manifs, et ils veulent pas de blâmes, en cas de perte. Sans parler de tous ceux qui se fournissent en cascos, des matraques télescopiques pas toujours réglementaires, eh oui, Frédéric, des matraques officieuses pour des agent qui n’ont ni la formation ni l’habilitation.

[p.98]

L’Intérieur veut jouer la carte du black bloc : les autonomes attendent notre vrai visage ? Ils vont l’avoir. La répression, la vraie. Et tout le monde sera content : les casseurs, qui pourront se plaindre du fin fond de leur geôle ; les médias qui pourront crier victoire, enfin la police a de la poigne, je vois d’ici les titres, et l’Élysée, qui jouera l’unité nationale. Maintenant, c’est la stratégie du chaos. Mais pour eux, les gilets ; pas pour nous. Je ne veux plus de vitrine cassée, vous m’entendez ? Frédéric, vous le savez mieux que personne : si on veut tenir nos troupes, elles doivent se sentir libres. Plus elles seront violentes, plus elles seront aux ordres … Sous notre protection, et la crainte. En roue-libre, mais dans nos pistes, en quelque sorte …

[p.194-195]

Aller plus loin

° Le livre sur le site de l’éditeur.
° Le site de l’auteur.
° Entretien très complet de David Dufresne avec Simon Woillet pour Le Vent Se Lève, 01 novembre 2019.
° Lire avec intérêt Frédéric Lordon, « Quelle « violence légitime »« , La pompe à phynance (Les blogs du Monde diplomatique), 14 janvier 2020.


Notes

[1] CNRTL – Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales [en ligne]

[2] David Dufresne a travaillé, après la révolte des banlieues et le mouvement anti-CPE de 2005, sur la stratégie du maintien de l’ordre en France. Il en a tiré un livre et un documentaire, tous deux sorties en 2007.

[3] Pour le sociologue française Pierre Bourdieu, l’État possède deux mains dans sa gestion ; la gauche, qui prend en charge le social, le développement des services publics, etc. – l’État providence, pour faire vite ; la droite, associée à la gestion régalienne, où la répression policière prend place. Lire « La « main droite » de l’État« , Blog Médiapart de Christian Delarue, 21 avril 2018.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s