L’autobiographie de Rosa Parks

À propos du livre de Rosa Parks, Mon histoire. Une vie de lutte contre la ségrégation raciale, Montreuil, Libertalia, 2018 [1992 pour l’édition originale].

L’acte d’insoumission de Rosa Parks dans la ville de Montgomerry, en Alabama, est universellement connu. C’est femme noire refusa alors de céder sa place à un blanc, propulsant ainsi le mouvement des droits civiques, avec localement des actions de boycottage des bus.

Pourtant, le reste du parcours de Parks est beaucoup moins connu. La preuve en est que ses mémoires, publiées en 1992 aux États-Unis, attendront … 2018 pour paraître en France aux éditions Libertalia. Elles sont pourtant essentielles pour quiconque souhaite comprendre la ségrégation qui s’exerce alors quotidiennement aux États-Unis. L’acte de désobéissance de Rosa Parks ne se limite pas à cette décision courageuse : toute sa vie, cette femme s’est insurgée face au racisme. L’écriture simple et descriptive donne à voir, à ressentir, les humiliations et les intimidations, mais aussi les espoirs, les luttes et les combats de la communauté noire américaine.

Une enfance en Alabama, une vie de combat

Née le 4 février 1913 en Alabama d’une mère institutrice et d’un père charpentier, Rosa Parks rejoint très vite ses grands-parents après le divorce de ses parents. Déjà, enfant, elle est plongée dans le système ségrégatif : l’école que fréquente Rosa Parks est en bois, alors que celle des Blancs est en brique et financée par les collectivités : « nous autres devions construire et chauffer nos propres écoles, sans aucune aide du comté ou de l’État » [p.41]
Cette insoumission se forge d’abord au sein de sa famille : son grand-père veillait la maison, son fusil à la main, craignant les agressions du Klu Klux Klan en activité dans les années 1940. Sa mère, attachée à l’instruction de ses enfants, fait suivre l’école primaire et secondaire à Rosa Parks, cette dernière devant mettre un terme à ses études pour s’occuper de sa grand-mère et de sa mère, toutes les deux malades ; elle devient alors couturière.

La rencontre avec Raymond Parks est également l’occasion de mettre un premier pas dans le militantisme organisé. L’homme qui deviendra son futur mari, coiffeur et militant de la cause des droits civique, est membre du National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) – Association nationale de défense des gens de couleur. Rosa Parks y participe activement : couturière de profession, le reste de sa journée et de son temps libre est dévolu à sa tâche de militante. Téléphone, courriers, réunions publiques, elle fait de sa vie un combat contre le racisme : « une de mes tâches principales était de tenir un registre de tous les cas de discrimination et de tous les actes de violence envers les Noirs » [p.96]. Ce fichier de recensement a été malheureusement perdu …
Rosa Parks milite ardûment pour que les Noirs puissent s’inscrire sur les listes électorale, et ce dès 1943, moment où elle essaye elle-même de s’inscrire. La plupart du temps, un Noir souhaitant s’inscrire sur les listes devait trouver un Blanc qui se portait garant pour lui. Un certain nombre d’activistes refusaient de demander de l’aide aux Blancs, et, bien avant le mouvement des droits civiques, les militants essayent tant bien que mal de s’inscrire par eux-mêmes.

NAACP Montgomery Branch meeting, ca. 1947. Photograph. Visual Materials from the Rosa Parks Papers, Prints and Photographs Division, Library of Congress (019.00.00)

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les Noirs des États-Unis espèrent un profond changement : leur participation au conflit, au même titre que les Blancs, fait naître en eux un véritable désir de reconnaissance. Mais la ségrégation continue d’exister dans de multiples secteurs de la vie de tous les jours, à l’image des étudiants Noirs qui ont un espace réservé … à la bibliothèque municipale, bien moins pourvu en livres que celui des Blancs.

Le basculement du 1er décembre 1955 et le mouvement des droits civiques

L’événement du 1er décembre est le plus connu dans l’histoire de Rosa Parks. Après une journée de travail, assise dans le bus, cette femme va refuser de laisser sa place à un Blanc. Arrêtée par la police, Parks est jugée coupable le 5 décembre. Dans la foulée, la Montgomery Improvement Association – Association pour l’amélioration de Montgomery – est créée, dans laquelle on retrouve un jeune pasteur, Martin Luther King Jr. Un premier boycott est appelé le lundi 5 décembre, jour du procès de Rosa Parks, avec un appel à meeting le soir-même. L’église baptiste est pleine à craquée, et s’enclenche ainsi le boycott des bus de Montgomery, dont les Noirs sont les principaux usagers (70% d’après les chiffres de l’auteure).
Très vite, un organisation alternative se met en place pour permettre aux personnes de se rendre à leur travail : navettes avec des voitures particulières, locations de bus dont le financement est assurés par différentes églises, etc. La répression ne tarde pas à accompagner ce mouvement : les rassemblements des personnes noires attendant les transports alternatifs sont interdits notamment dans certains secteurs de la ville.

Le 13 novembre 1956, presque une année après le début du mouvement, la Cour suprême des États-Unis déclare anticonstitutionnelle la ségrégation dans les bus de Montgomery. Le backlash raciste ne tarde pas à apparaître : le maire de la ville impose un couvre-feux nocturne, empêchant les Noirs de pouvoir rentrer chez eux en bus après leurs journées de travail ; une compagnie de bus réservée exclusivement aux Blancs tenta de se lancer ; des attentats à la bombe sont commis aux domiciles de pasteurs et dans des églises …


NAACP Atlantic City Branch flyer advertising a lecture by Rosa Parks, November 16, 1956. NAACP Records, Manuscript Division, Library of Congress (036.00.00)

La suite du parcours de Rosa Parks restera dans le sillon de l’émancipation : elle participe à la grande marche pour les droits de Washington en 1963, avant de commencer à travailler pour John Conyers, membre du Parti démocrate et représentant au Congrès en 1965. Devenue alors un symbole, la « mère du mouvement des droits civiques », Parks reçoit en 1999 la médaille d’or du Congrès – la plus haute distinction qu’un civil puisse recevoir, tout en étant nommée par le Times comme l’une des plus grandes figures du XXe siècle la même année.

Les événements de Montgomery ont eu une répercussion nationale : comme le souligne l’historien Howard Zinn, « Montgomery allait servir de modèle au vaste mouvement de protestation qui secouerait le Sud pendant les dix années suivantes : rassemblements religieux pleins de ferveur, hymnes chrétiens adaptés aux luttes, références à l’idéal américain trahi, engagement de non-violence, volonté farouche de lutter jusqu’au sacrifice » [1].


Quelques citations marquantes

La violence atteignit un tel niveau que mon grand-père gardait toujours une arme à proximité – un fusil à deux coups. Nous avions mis au point un plan pour fui au cas où les Klansmen [membres du Klu Klux Kan] feraient irruption chez nous. Nous nous couchions tout habillés, prêts à déguerpir en cas de problème. J’ai le souvenir clair de mon grand-père qui disait : « Je ne sais pas combien de temps je pourrais tenir s’ils débarquent ici, mais je flingue au moins le premier qui franchit cette porte. »

[p.44] Rosa Parks relate ce souvenir alors qu’elle était âgée de 6 ans

Je dus également m’habituer à d’autres aspects de la ségrégation en vivant à Montgomery ; les fontaines d’eau potable par exemple. Les fontaines publiques de la ville portaient des écriteaux indiquant White (« Blanc ») et Colored (« de couleur »). Comme des millions d’enfants noirs avant et après moi, je me suis demandé si l’eau white avait un goût différent de celle colored, si elles avaient tous les deux la même couleur, l’une était-elle blanche et l’autre d’une couleur différente ?

[p.59]

Les gens ont répété à l’envi que je n’ai pas cédé ma place ce jour-là parce que j’étais fatiguée, mais ce n’est pas vrai. Je n’étais pas particulièrement fatiguée physiquement, pas plus qu’un autre jour après une journée de travail. Je n’étais pas si vielle, bien qu’on m’imagine toujours comme une petite grand-mère. J’avais 42 ans. Mais s’il y avait bien une chose qui me fatiguait, c’était de courber l’échine.

[p.126]

Aller plus loin

° Le livre sur le site de l’éditeur.
° Exposition virtuelle avec de précieux documents et photographies sur le site de la Library of Congress.
° Entretien avec l’historien Pap Ndiaye sur la ségrégation aux États-Unis, à voir sur Canal U.
° Christophe Deroubaix, « Rosa Parks, la femme qui s’est tenue debout en restant assise », L’Humanité, 8 février 2013.


Notes

[1] Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Marseille, Agone, coll. « Mémoires sociales », 2002, p.512. Toute personne curieuse d’approfondir l’histoire du mouvement des droits civiques pourra se référer au synthétique et pourtant complet chapitre XVII de cet ouvrage, « Ou bien explose-t-il ? ».

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