Cette poussière mortelle

À propos du livre d’Alberto Prunetti, Amianto. Une histoire ouvrière, Marseille, Agone, « Mémoires Sociales », 2019.

La Toscane, dans les années d’après-guerre. Renato Prunetti, né en 1945, travaille comme ouvrier détaché en Italie. Soudeur-tuyauteur, il parcourt le pays pour construire des usines dans un pays en fort développement. Mais son travail, il le fait au détriment de sa santé, de sa vie, sans le savoir. Parce que durant plusieurs années, des dizaines, Renato est au contact de l’amiante. Et cette fibre va, imperceptiblement, se loger dans ses poumons, et le tuer.

C’est l’histoire de Renato que son fils, Alberto, livre dans ce texte. Un ouvrage poignant, qui vous tient aux tripes, du début à la fin. Dès les premières lignes, le lecteur sait que Renato paiera de sa vie son activité de soudeur. Son fils retrace son parcours, pour les besoins de la justice, l’occasion alors d’évoquer son père, de lui rendre hommage, de le faire vivre encore, sans doute, alors qu’il vient de mourir chez lui, peu de temps après avoir prit sa retraite.

Renato commence à travailler à l’âge de 14 ans. Il aura deux enfants, avec son épouse, Francesca. Et, avec ses collègues et camarades ouvriers, il travaille en itinérance en Italie, abandonnant sa famille le dimanche soir pour prendre le train et commencer le chantier le lundi matin. Renato est un ouvrier comme il en existait dans les années 60 : un travailleur fier se son œuvre, qui aimait son travail. Ce dernier l’abîme, pourtant, bien en amont que son cancer ne soit diagnostiqué. Son corps reflète la dureté de la tâche : ses lunettes d’abord, de plus en plus épaisses, parce que les étincelles lui abîment les yeux. Les oreilles, ensuite, appareillées parce que l’environnement est bruyant. Ses poumons enfin, avant que son mal ne se généralise.

Mais derrière l’histoire personnelle de son père, c’est toute une histoire ouvrière que l’auteur décrit. Avec un style bien personnel, mêlant la littérature et l’essai, Prunetti nous plonge dans une Italie singulière, où le football, les bagarres et les sociabilités ouvrières sont bien présentes. C’est aussi l’évolution du travail qu’il nous présente, avec l’apogée de la classe ouvrière dans les années 70, et son déclin, au grès des restructurations des entreprises, de la sous-traitance, de l’auto-entreprenariat – déjà : Renato est obligé de « s’installer » comme artisan pour être embauché par son employeur historique, afin de pouvoir continuer à travailler sur différents chantiers. Cette toile de fond, donc, qui accompagne le parcours tragique de son père, assassiné – le terme revient plusieurs fois – par l’amiante, où Alberto est poussé par son père à faire des études, pour lui éviter de travailler en usine – « l’usine, c’est le dernier pain. Étudie. » [p.123] – mais aussi lui permettre de prendre sa retraite plus tôt.

La justice avait besoin des données biographiques afin de reconstituer les différents lieux où Renato avait travailler, pour statuer s’il était une victime de l’amiante. Son fils n’a pas une véritable confiance dans le procès, mais il souhaite respecter les démarches de reconnaissance d’exposition à l’amiante entreprise par Renato lui-même alors qu’il était encore en vie. Le verdict rendu, Renato est reconnu comme victime : la pension de sa femme se voit augmenter de quelques euros, et Alberto apprend que son père aurait pu partir en retraite anticipé 7 ans avant son véritable départ. L’amertume reste évidemment palpable : « justice est faite ? Non, elle n’est jamais faite. La justice, c’est de ne pas mourir au travail, et de ne pas voir mourir ses collègues » [p.120].


Quelques citations marquantes

Les années 1970 […] sont des années heureuses, où le travail ne manque pas et où la vie suit son propre cours. Des années de salaires élevés et de conflictualité forte, de très belles années, que seuls ceux qui n’ont pas travaillé en usine pouvaient appeler les « années de plombs ». Des années où de simples ouvriers comme mon père, adhérents du syndicat métallurgiste Fiom-CGIL, jouissaient à travers de leurs protections salariales d’avantages tirés du rôle de soupape – joué par le parti et le syndicat – pour contenir l’hydre révolutionnaire. En menant la guerre contre l’autonomie et les mouvements extra-parlementaires, le parti dit communiste garantissait aux ouvriers valables de bonnes rémunérations, des postes de travail stables et la possibilité de s’acheter un logement et de faire étudier leurs enfants en les envoyant un jour à l’université. Mais sur le front de la sécurité, de la santé et des dégâts environnementaux, la situation était catastrophique.

[p.31]

Telle est son histoire, l’histoire ouvrière d’un type quelconque, une histoire comme il y en a tant […]. Tués par un terrible serial killer qui sévissait à Casale Monferrato [1], à Tarente, à Piombino et dans des dizaines d’autres lieux […]. Un type qui enfilait des gants d’amiante, une combinaison d’amiante, et se mettait lui-même sous une bâche d’amiante, parce qu’il fondait des électrodes qui crachaient des étincelles à quelques pas de gigantesques citernes de pétrole et que, sous sa bâche, il respirait du zinc et du plomb, jusqu’à se tatouer une bonne partie de la table des éléments de Mendeleïev dans les poumons. Jusqu’à ce qu’une fibre de cet amiante qui l’entourait comme une cage ne trouve le chemin vers son thorax et y reste des années.

[p.109-110]

Aller plus loin

⋅ Le livre sur le site de l’éditeur.
⋅ Rencontre avec Alberto Prunetti « Amianto. Une histoire ouvrière », sur Radio Parleur.


Notes

[1] Casale Monferrato est une ville du Piémont, située dans le Nord-Ouest de l’Italie. Elle est le symbole de l’empoisonnement par l’amiante de milliers de travailleurs. Ironie du sort, c’est dans cette ville d’Alberto a été « conçu », sa mère ayant rendu visite à son père qui travaillait sur un chantier à l’époque.
Voir ici et , pour avoir plus d’informations sur la ville, et le procès de l’entreprise Eternit, basée à Casale Monferrato.

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