L’itinéraire d’Isabelle Attard

À propos du livre d’Isabelle Attard, Comment je suis devenue anarchiste, Paris, Seuil, « Reporterre », 2019.

Les parcours cabossés, hésitants ou encore tâtonnants sont toujours très riches. Ils mettent en lumière un apprentissage toujours présent, au grès des rencontres, des lectures, des cheminements de pensées, et viennent nourrir en nous des possibilités nouvelles.

Récemment, deux itinéraires ont attiré mon attention : celui de Corinne Morel-Darleux, qui, d’abord consultante pour des entreprises du CAC 40, fait un virage serré à gauche, avec un passage au Parti socialiste, puis au Parti de Gauche (où elle écrira un certain nombre de livres sur l’écologie) pour finalement se détacher des partis politiques et écrire un livre riche sur l’effondrement aux éditions Libertalia. Le second concerne Isabelle Attard, députée EELV en 2012, qui publie un ouvrage en octobre 2019 sur sa mue politique opérée depuis. 7 ans de changement personnel qu’elle évoque dans ce livre.

De l’Assemblée nationale …

Née en 1969 dans le Loir-et-Cher, Isabelle Attard s’installe en Suède en 1990, avant de travailler en Laponie comme cheffe d’entreprise dans le tourisme. De retour en France en 1997, elle devient archéozoologue avant de travailler au muséum national d’histoire naturelle. Après d’autres voyages et pérégrinations, elle se présente aux élections législatives de 2012 sous l’étiquette EELV. Élue députée du Calvados, elle entre à l’Assemblée nationale avec beaucoup d’espoirs, qui seront vite déçus. Côtoyant le sexisme de ses collègues – elle est, avec d’autres, à l’origine de l’affaire Denis Baupin, témoin de la politique libérale du PS au pouvoir, combattant les lois sécuritaires et liberticides de la majorité, Isabelle Attard ressort de son mandat de députée ébranlée.

Se présentant à nouveau en 2017, elle est finalement battue par le candidat En Marche ! Face à ce nouveau choc, une nouvelle voie s’ouvre à elle, déjà en gestation au cours de sa mandature. La découverte de Murray Bookchin la bouleverse, le visionnage de L’histoire populaire des États-Unis ou encore de le documentaire de Trancrède Ramonet sur l’anarchisme lui offre à voir une alternative politique à ses impasses vécues. Les différentes graines germent, menant donc vers un nouveau cheminement politique.

… à la reconstruction politique anarchiste

Isabelle Attard tente, dans ce livre – et c’est là le sujet central au final – de réhabiliter l’anarchie politique. Il faut dire que « l’anarchie » est souvent considérée comme un état de désordre pattant voire un mouvement violent, et non plus comme une théorie politique émancipatrice, qui a joué – et qui joue encore – un rôle important dans l’histoire des gauches. Du vécu même d’Isabelle Attard, « essayez d’en parler pendant les repas de famille et ce que vous lirez dans les yeux de votre entourage ressemblera bien plus à de l’effroi qu’à de l’admiration » [p.88-89].

Se définissant elle-même comme « éco-anarchiste », elle pointe du doigts le rejet en bloc du mot, à l’image de Nicolas Hulot qui a déclaré, « ‘l’écologie n’est pas l’anarchie » [p.73], ignorant (ou faisant mine d’ignorer) que beaucoup de penseur sont à l’origine d’une pensée écologique, et ce bien avant les rapports du GIEC. Le travail du philosophe et historien Serge Audier est à ce titre époustouflant : Élisée Reclus, Murray Bookchin, Auguste Blanqui, Henri Zisly, Lucien Barbedette, sont autant de figures qui ont joué un rôle pionnier dans l’articulation de la pensée sociale et de l’écologie, sans oublier des figures féministes, comme Louise Michel, défenseuse du bien-être animal, ou encore Emma Goldman, fondatrice du journal Mother Earth [1].

L’anarchie comme réponse au dérèglement climatique

L’apport intéressant du livre, à mon sens, est de (re)politiser la question de l’effondrement écologique. Popularisé par Pablo Servigne et Raphaël Stevens [2], l’effondrement de la société thermo-industrielle est en cours, et mènera, à terme, à de profonds changements politiques, sociaux, vitaux. Le reproche fait de manière générale à la collapsologie (discipline scientifique étudiant les données de l’effondrement) tourne justement autour de la réponse politique à apporter à ce véritable choc : elle est quasi-nulle. Le capitalisme comme principal responsable du dérèglement climatique y est peu pointé du doigts, les auteurs se défendant que, d’un point de vue stratégique, et pour sensibiliser largement les personnes, ils ont préféré ne pas polariser un débat politique autour de ce thème [3].
D’ailleurs, Corinne Morel-Darleux, lors d’une présentation de son livre à l’Université Toulouse Jean-Jaurès, a rapporté l’état d’anxiété et de torpeur qui touchent les jeunes ayant découvert les théories sur l’effondrement, la cause étant pour elle une grille de lecture politique absente pour cette jeune génération.

Isabelle Attard, dans ce livre, prend acte de la véritable impuissance des gouvernements devant cet enjeux. À travers différents exemples concrets de pratiques anarchistes, elle fait le pari que la seule réponse politique se trouve là. Réhabilitant des figures et des événements comme Nestor Makhno, le Conseil Régional de Défense d’Aragon pendant la Guerre d’Espagne, le Rojava, le Chiapas ou encore la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, toutes ces expériences sont autant de ressources dans lesquelles piocher pour penser l’avenir. Je ne reviendrais pas sur le débat autour de la théorie de la confédération des communes libertaires proposée par Murray Bookchin – je l’ai évoqué ici -, mais face aux impasses actuelles, Attard propose d’appliquer le précepte de l’intellectuel anarchiste Errico Malatesta, pour lequel « il ne s’agit pas de faire l’anarchie aujourd’hui, demain, ou dans dix siècles, mais d’avancer vers l’anarchie, aujourd’hui, demain, toujours » [cité p.144].


Le livre d’Isabelle Attard est donc le bienvenue pour parler de ce courant politique malmené. Il est vrai que l’histoire de l’anarchie est peu enseignée en France. Un collégien ou un lycéen entendra parler un peu de Louise Michel ou de Proudhon, mais pas beaucoup plus. L’université contemporaine n’offre pas réellement de moments à l’apprentissage de l’histoire de ce mouvement politique (contrairement à l’histoire du communisme ou du socialisme par exemple). Comme le souligne le musicien et documentariste Tancrède Ramonet : « jusqu’à il y a peu encore, l’anarchisme n’avait droit de cité ni dans les départements d’histoire, ni dans ceux de sciences politiques, pas plus dans les UFR [Unité de formation et de recherche, ndlr] de philosophie. Quand j’étais à la Sorbonne, je n’ai pas trouvé de directeur de recherche pour m’encadrer sur un travail autour de Bakounine » [4].

Une des rares publications sur
l’anarchisme disponible chez
Gallimard

Certes, il est tout à fait possible de trouver des ouvrages sur cette histoire, mais loin des maisons d’édition de sciences humaines et sociales à grand tirage, comme Gallimard ou Seuil. Il faut aller chercher chez Textuel, Libertalia, L’Échappée, Lux ou vers des maisons plus militantes et plus petites pour trouver des analyses ou des recueils de textes. Notons toutefois l’incroyable travail mené par l’équipe du Maitron : Dictionnaire biographie, mouvement ouvrier, mouvement social, initié par Jean Maitron, historien du mouvement ouvrier, qui continue de faire un recensement précieux.
Les texte sont là, il manque peut-être des figures pour les porter au-delà des cercles militants. Espérons que le livre d’Isabelle Attard, ne serait-ce que pour des gens curieux intellectuellement, trouvera un public plus large.


Quelques citations marquantes

Je n’étais pas naïve au point de croire que tous [les parlementaires] étaient des saints, mais je tombais tout de même de haut. J’avais gardé dans un coin de ma tête l’idée que l’exemplarité était de rigueur pour être crédible. Mais quand je repense, par exemple, au degré d’alcoolémie de certains collègues, après le dîner, au moment de rejoindre l’Hémicycle, je me dis qu’il faut être sacrément gonflé, ou hypocrites, pour avoir voté la loi d’interdiction de l’alcool sur les lieux de travail

[p.51]

L’anarchisme, qu’on le nomme communisme libertaire ou communalisme libertaire, tel qu’il est pratiqué au Rojava ou au Chiapas, ne cherche pas à s’imposer à tous mais, au contraire, à fournir un cadre bienveillant dans lequel tous pourront vivre. […] Dans chacun des cas, la prise de décision se situe au niveau de l’assemblée locale, lieu d’exercice de la démocratie directe . Les activités économiques s’organisent autour des coopératives et de la mise en commun des moyens de productions et des terres, de façon à ne plus dépendre du système capitaliste. […] Comme le disait Murray Bookchin, au moment de produire des biens, les seuls critères à prendre en compte devraient être : En avons-nous besoin ? Cette production entraîne-t-elle une diminution irréversible des ressources naturelles ? A-t-elle un impact sur la santé humaine, sur celle des autres espèces et sur celle de la planète ?

[p.114]

Aller plus loin

⋅ Le livre sur le site de l’éditeur.
⋅ Ses profils Twitter et Mastodon, où l’auteure y est assez active.
⋅ Présentation en vidéo de la parution de son livre sur le site Reporterre.
⋅ Entretien d’Isabelle Attard sur la chaîne internet Thinkerview.
⋅ Entretien d’Isabelle Attard sur la radio en ligne Radio Parleur.
⋅ Quatre émissions sur France Culture portant sur l’histoire de l’anarchisme.
⋅ L’indispensable dictionnaire en ligne du Maitron et son entrée vers les anarchistes. On trouve également ici une bibliographie complète composée par l’équipe sur l’histoire de l’anarchisme.


Notes

[1] Serge Audier a publié deux grands (et gros !) livres de référence sur l’apport des penseurs de gauche à la prise de conscience environnementale. La société écologiste et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l’émancipation, Paris, La Découverte, 2017 ; L’âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, Paris, La Découverte, 2019.

[2] Pablo Servigne et de Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris, Seuil, collection « Anthropocène », 2015. Environ 50 000 exemplaires vendus depuis sa parution.

[3] Pour une critique fouillée des limites de la collapsologie proposée par Pablo Servigne et Raphaël Stevens, voire Nicolas Casaux, « Le problème de la collapsologie », Le Partage, janvier 2018.

[4] Tancrède Ramonet : « Faire entendre des voix inaudibles », entretien, Revue Ballast, 19 décembre 2016.

3 réflexions sur « L’itinéraire d’Isabelle Attard »

  1. Mes doigts ont croché. Je reprends donc mon com !
    Très belle présentation pour cet excellent ouvrage que j’ai eu par ailleurs plaisir à recenser sur le site de Reporterre et sur mon propre blog, La Feuille Charbinoise. Les débuts du votre de blog sont prometteurs et je suis impatient de découvrir la suite !
    Bonne continuation

    Aimé par 1 personne

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