Le temps, une valeur politique

À propos du livre d’Edward Palmer Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, Paris, La Fabrique, 2004.

« Je n’ai pas le temps ! », pour moi, pour finir mon travail, pour profiter de mes hobbies, pour développer ma passion, etc. Nous avons tous entendu cette phrase prononcée dans un lassant soupir. Et nous l’avons tous aussi proféré.

Pourtant, nous nous interrogeons assez peu sur l’origine même du découpage de nos journées et sur la séparation entre nos tâches professionnelles et personnelles. Ce séquençage temporel n’est pas inné ni tombé du ciel. Le temps est le fruit d’un phénomène social, et donc, politique.

Le texte publié par les éditions La Fabrique est initialement paru sous le format d’un article dans la revue d’histoire britannique Past and Present en 1967. Edward P. Thompson, spécialiste de l’histoire sociale du Royaume-Uni, explore la période de transition vers le capitalisme industriel d’un point de vue inédit pour l’époque. L’auteur s’attache a étudier et comprendre le nouveau cadre horaire imposé afin de rationaliser la production et discipliner la nouvelle main d’œuvre du monde industriel naissant.

En effet, le travail à l’époque moderne [1] est caractérisé par une irrégularité : le temps est alors « orienté par la tâche » [p.37], surtout pour les travailleurs dit indépendants. D’ailleurs, le terme « journée de travail » est assez peu approprié : selon les activités, la perception du temps « est conditionné[e] par les différentes situations de travail et leur rapport aux rythmes naturels » [p.36]. Les marins organisent leurs activités en fonction des marées, les paysans en fonction des cycles saisonniers. Les travailleurs ont souvent des activités mixtes, et il n’est pas rare de voir des ouvriers domestiques se rendre dans les champs au moment des moissons.

La mise en place du capitalisme industriel s’accompagne d’une nouvelle organisation du travail. Le précepte de Benjamin Franklin selon lequel « le temps, c’est de l’argent » irrigue les nouveaux industriels anglais : il s’agit de mettre fin à l’oisiveté, aux temps morts présents dans une journée ; place donc à la rationalisation. La coercition est alors importante : inculquer une nouvelle culture de travail, non plus basée sur le travail de « tâche », mais sur une unité de temps, n’est pas chose aisée. Les résistances existent, en témoigne la férocité des moralisateurs et des industriels pour appliquer la discipline du présentéisme et de la ponctualité (à titre d’exemple, les Fonderies Crowley élaborent un règlement de 100 000 mots destiné uniquement au contrôle des ouvriers.)

On ne trouve pourtant pas chez Thompson une forme de nostalgie mystificatrice lorsqu’il évoque l’organisation de la vie dans les sociétés pré-industrielles. Le travail des enfants, l’exploitation de certains travailleurs ou encore la double journée des femmes existent, et sont bien la cause de multiples souffrances :

 » […] lorsque nous rentrons au foyer
Hélas, nous comprenons que notre travail ne fait que commencer ;
Tant de choses demandent nos soins
Que dis mains ne nous seraient pas de trop.
Une fois les enfants couchés, nous mettons tout notre soin
À préparer votre retour à la maison :
Vous soupez et allez derechef au lit
Et vous vous reposez jusqu’au lendemain,
Tandis que nous ne pouvons hélas dormir que très peu
Car nos enfants turbulents pleurent et s’agitent …

À tous les travaux nous prenons part,
Et de l’heure où commence la moisson
À celle où le blé est coupé et rentré,
Notre labeur et nos corvées quotidiennes sont tels
Que nous n’avons presque jamais le temps de rêver ».

Mary Collier, poétesse, (1739)

L’article-ouvrage de Thompson est stimulant, grâce notamment à la documentation explorée et présentée dans le livre – journaux intimes, chansons, poèmes, cultures folkloriques, règlements intérieurs d’usines, etc. L’enseignement principal à tirer de ce livre, au regard du rapport de domination sur la nécessité de synchroniser et de discipliner la main d’œuvre, se trouve être d’ordre politique. L’organisation du temps de la vie est une question commune qu’il est tout à fait possible (nécessaire même) de saisir. Elle ne peut seulement se résumer à la vision des employeurs ou des théoriciens économiques (néo)libéraux [2].
Et si certain⋅e doute encore de la dimension politique du temps, je vous propose de terminer avec l’écrivain Lothar Baier, qui se pose la question suivante : qu’elle est « la différence entre révolution et putsch ? Les révolutionnaires perturbent le temps, ils créent même éventuellement un nouveau calendrier, comme ceux de la grande Révolution, ou arrêtent les montrent comme ceux de 1830 qui, d’après un témoignage repris par Walter Benjamin, « tirèrent le soir du premier jour de la lutte, de différents endroits de Paris, en même temps et indépendamment les uns des autres, sur les horloges des clochers ». Les putschistes, par contre, tiennent en estime les montres, peut-être suisses, à la précision desquelles ils doivent, entre autres, leur prise de pouvoir » [3].


Quelques citations marquantes

« La première génération d’ouvriers en usine avait été instruite par les patrons de l’importance du temps ; la deuxième génération avait organisé des comités pour ramener la journée de travail à dix heures ; la troisième génération faisait grève pour revendiquer la reconnaissance et le paiement des heures supplémentaires. Elle avait intégré la logique du patronat et appris à défendre ses droits dans le cadre de cette logique. Elle n’avait surtout que trop bien appris la leçon selon laquelle le temps c’est de l’argent ».

[p.72]

« Si les robots de demain nous promettent davantage de loisirs, la grande question ne sera pas tant : « comment les individus vont-ils parvenir à consommer tout ce temps libre supplémentaire ? », mais bien davantage « de quelle initiative seront capables ceux qui disposent de ce temps à vivre hors de toutes contrainte ? ». Si nous restons dans la conception puritaine du temps comme valeur d’usage, on se demandera comment ce temps sera employé, ou comment il sera exploité par l’industrie du loisir. Mais à l’heure où la notion d’usage calculé du temps perd du terrain, les individus devront réapprendre certaines arts de vivre qui se sont perdus à la révolution industrielle : apprendre à remplir les creux d’une journée par des rapports sociaux et personnels plus riches, plus détendues ; abolir les frontières séparant la vie et le travail »

[p.86]

Aller plus loin :
° le livre sur le site de l’éditeur.
° un très bel hommage biographique de l’auteur écrit par l’historien François Jarrige sur le site La Vie des Idées.


Notes :
[1] Le découpage historique académique nomme « l’époque moderne » la période s’étalant de la découverte de l’Amérique à la fin du XVIIIe siècle (1789 pour la France généralement). La période suivante, jusqu’à nos jours, est nommée « époque contemporaine ».

[2] La notion de « manque de temps » évoquée dès le début de cette chronique est en effet impossible à résoudre de manière individuelle. Le sociologue Harmut Rosa a travaillé sur la notion d' »accélération » qui définie notre société et son rapport au temps. Le processus d’accélération se décline en trois registres : l’accélération technologique, l’accélération du changement social et l’accélération de la vie. Ses ouvrages autour de la « critique sociale du temps » sont, à mon sens, les études les plus pertinentes sur notre époque (j’y consacrerai sans doute un billet). En attendant, je vous invite à découvrir l’auteur interviewé au Monde et à L’Humanité.

[3] Lothar Baier, Pas le temps ! Traité sur l’accélération, Arles, Actes Sud, 2002, p.126. [2000 pour l’édition originale].

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