Pour une écologie non consensuelle

À propos du livre de François Ruffin, Il est où, le bonheur, Les Liens qui Libèrent, 2019.

Voilà un livre que, du moins personnellement, je n’attendais pas. Après un printemps hyperactif où François Ruffin, député de la 1ère circonscription de la Somme [1], a été d’une production culturelle dense (je pense à son documentaire sur le mouvement des Gilets Jaunes et à son livre adressé à Emmanuel Macron), voici que le journaliste-député occupe encore une fois les tables des librairies en nous proposant un ouvrage consacré à l’écologie.

C’est avec un ton bien à lui, fait de ses phrases souvent courtes et de sa fébrilité colérique (aucun jugement négatif de ma part dans cette caractéristique) que François Ruffin s’adresse aux jeunes de la génération climat, les apostrophant d’un « vous » tout au long du livre. Se présentant comme un « animateur démocratique » [p.180], la motivation de l’ouvrage est assez simple : au contact des « jeunes » militants pour la cause climatique, une chose le dérange, l’interroge. Certes, cette génération maîtrise parfaitement les questions liées aux problèmes environnementaux, et l’auteur se trouve admiratif devant une telle maîtrise des causes, des conséquences et des enjeux, devant des personnes qui se trouvent parfois être adolescentes [p.70]. Mais cette acuité écolo s’accompagne souvent d’une naïveté politique. « Depuis l’automne, on manifeste, et rien n’a changé ! Le gouvernement m’a déçu, il n’a pris aucune mesure. Comment leur faire encore confiance ? », demande à Ruffin un de ces jeunes [p.72], alors que livre s’ouvre sur cette phrase de la militante Lætitia, qui, dans le cadre d’une rencontre à l’Assemblée, somme à François Ruffin qu’« il est temps de mettre vos différences politiques et sémantiques de côté. » [p.14].

Tous sur le même bateau, sommes-nous sommés d’agir tous ensemble, main dans la main, pour lutter contre le dérèglement climatique ? Cette analyse, ce mode d’action, le député la réfute. Il rappelle que si il existe bien un bateau commun, les riches l’ont déjà quitté en prévision de la catastrophe : les banquiers londoniens de la City apprennent à leurs enfants le suédois, dans l’optique de déménager plus tard en Scandinavie ; des propriétés sont achetées en Nouvelle-Zélande, etc. La upper class investit déjà dans ses canots de sauvetage. Et, chiffres à l’appui, François Ruffin rappelle que, bien sûr, les pays les plus riches polluent plus que les pays les plus pauvres. Mais au sein même des pays riches, l’inégalité écologique règne aussi : en France, les 10% les plus riches polluent huit fois plus que les 10% les plus pauvres [p.38]. Intégrant dans le récit son travail de journaliste, le député évoque aussi le cynisme présent au sein des « premiers de cordée » : à l’occasion du Monaco Yacht Show, il découvre qu’une « Green Star » est attribué au projet le plus « écologique » ; discutant avec le président du jury, ce dernier lui confie que la consommation de fuel ne rentre pas en compte dans la remise de ce « label vert ». Ce à quoi l’auteur rappelle qu’un yacht consomme entre 600 et 1 000 litres d’essence par heure … [p.35-38].
Que dire aussi des lobbyistes qui officient pour les multinationales dans les cercles de pouvoir nationaux et internationaux ? Déployant argents ou avocats, enterrant des études en achetant (ou en essayant d’acheter) les chercheurs, la fin justifie les moyens. Rien ne peut se mettre avant le profit, ni les questions sociales, ni les impératifs écologiques.
Tous ensemble face à la question climatique ? Les pratiques de certains sont là pour nous rappeler qu’il n’en sera pas ainsi, et qu’il ne faut pas attendre après eux pour protéger Gaïa.

Alors, que faire ? C’est le sujet du livre, justement, la proposition d’une stratégie pour faire gagner la planète ET l’intérêt général. Ruffin ne se veut pas paternaliste, il n’ambitionne pas ici de donner à la génération climat une conception clefs en main à appliquer. Il expose, à partir du passé et de ses convictions propres, ce qu’il pense être la meilleure voie possible, à savoir une alliance de la classe populaire et de la classe moyenne, comme elle s’est déjà produite dans le passé (Front populaire en 1936, élection de François Mitterrand en 1981, Mai 68 en France), avec toutes les limites que l’on connaît à ces alliances. Concrètement, une alliance entre le rouge et le vert, entre le social et l’écologie. Il appelle de ses vœux la création d’un « front populaire écologique » [p.172]. Les petits gestes du quotidien, si important soient-ils, ne suffiront pas à inverser la tendance. Il reste la lutte, une lutte commune, entre rouges et verts, pour imposer un changement à la hauteur des enjeux climatiques. Une lutte qui doit précéder une prise de pouvoir par les urnes. Une lutte qui devra accompagner ce nouveau pouvoir à assurer son programme ambitieux. Une lutte qui mettra en place, au plus près des territoires et des gens, tous ce qu’il faudra faire pour changer notre trajectoire, comme ces centaines de militants et militantes de la CGT qui ont accompagné la création de la Sécurité sociale après la Seconde Guerre mondiale partout en France.

Quiconque s’intéresse aux questions environnementales sait que la production livresque y est foisonnante. Il suffit de pénétrer dans une librairie ou une bibliothèque pour s’en apercevoir. Les maisons d’édition traitent pleinement de ce sujet ô combien riche et complexe : pour ne prendre que quelques exemples arbitraires, je citerai la collection « Anthropocène » lancée par les Éditions du Seuil il y a 6 ans; la redécouverte et les rééditions des textes de l’écologiste libertaire Murray Bookchin (ici, et ) – je reviendrais bientôt sur cet auteur qui me tient particulièrement à cœur – ; ou encore le travail fait par Le Passager clandestin et sa collection « Les Précurseurs de la décroissance« . La famille écolo est vaste, plurielle : ses membres tiennent difficilement dans un cadre rigide, et la désignation d’« écologie politique » est un fourre-tout pour lequel il manque encore une carte d’orientation précise. Malgré tout, le livre de François Ruffin n’est pas de trop. Il vient jalonner, par ses propositions (discutables, certes, mais c’est tout l’intérêt d’un livre) une stratégie politique pour concilier l’égalité des individus dans un écosystème harmonieux. Le travail reste immense, alors que le temps presse …


Quelques citations marquantes :

Cette impatience, pourtant, je la partage, et je la nomme réalisme : nous n’avons pas le temps. Quant au social, oui, on peut se représenter des cycles, avec ces hauts et des bas, comme une courbe qui descend et qui remonte, et certes nous sommes dans un creux, depuis trente ans, mondialisation oblige, mais tôt ou tard, comme un balancier, des jours meilleurs reviendront, on peut se raconter, même, que « les défaites d’aujourd’hui préparent les victoires de demain », etc. Quant à la planète, cette patience n’est plus de mise. Ce qui est détruit ne sera pas reconstruit : les glaciers fondus ne seront plus gelés, les forêts d’Amazonie ne seront plus remplacées, pas de marche arrière, pas d’inversion possible. Et ce compte à rebours, enclenché, participe de notre angoisse [p.72-73]

[…] en face, le pouvoir mène une offensive. Certes, ils se convertissent en série, d’un Premier ministre lobbyiste d’Areva qui fait sa « rentrée en vert » à un président qui n’en disait rien dans son programme et qui assure aujourd’hui avec des trémolos : « J’ai changé. ». Mais en même temps qu’ils s’en saisissent, en même temps, ils vident l’écologie de sa dissidence, la rendent inoffensive, remplissent ce signifiant d’insignifiance. Ils en font un mot creux, une petite chose étriquée, défensive, des mesurettes technico-fiscalistes, mais sans toucher à l’ordre, à l’ordre social, à l’ordre économique. Et même, je préviens, je prédis, je le devine : ils en feront une camisole de plus pour l’ordre. C’est sous-entendu, déjà, parfois : « Vous revendiquez ? Vous osez ? Alors que la planète est à sauver ? Alors que nous devons affronter ce gigantesque danger ? ». Ils feront passer, bientôt, l’exigence de justice pour un égoïsme. L’écologie se dégrade, dans leur bouche, en une nouvelle « escroquerie intellectuelle », une hypocrisie permettant de « reporter à plus tard toute volonté redistributive ». Et mieux, toujours mieux : au cri de ‘Tous ensemble », ils veulent nous faire embrasser nos tyrans… [p.151-152]


Aller plus loin
° Le livre sur le site de l’éditeur
° François Ruffin interviewé par Denis Robert sur le web journal « Le Média« .


Notes :
[1] François Ruffin siège dans la groupe de la France Insoumise (LFI) à l’Assemblée nationale. Il n’est toutefois pas encarté, et a bénéficié du soutien de LFI, du Parti Communiste français ou encore d’Europe Écologie-Les Verts lors de sa campagne en Picardie.

2 réflexions sur « Pour une écologie non consensuelle »

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