La France, l’atome et nous

À propos du livre de La Parisienne Libérée, Le nucléaire, c’est fini, Paris, La Fabrique, 2019.

Je me rappelle encore très bien d’un documentaire télévisé traitant de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl que j’ai regardé étant petit. Je revois le nuage s’échapper de la centrale, les camions militaires bouclant la ville fantôme après l’évacuation. Je revois ces volontaires portant un masque à gaz, munis de pelles, sur le toit de la centrale. J’entends encore le son des compteurs Geiger, appuyant ce sentiment d’anxiété propagé par les images sombres, ponctuées de crépitements blancs sur l’écran (j’apprendrai plus tard que la radioactivité en était responsable). Difficile pour un enfant de comprendre toutes les subtilités de l’atome : comment un mal invisible est-il capable de faire fuir et/ou tuer des milliers de personnes ?

Vue aérienne de la centrale de Tchernobyl, quelques jours après l’explosion. STR/ASSOCIATED PRESS

Le retour au réel danger du nucléaire m’est apparu plus tard, au moment où j’étais en âge de mieux appréhender les choses. Les images, elles aussi, me resteront en mémoire pour longtemps : l’immense vague qui déferle sur la cote japonaise, les liquidateurs sacrifiés, le président de Tepco mal à l’aise en conférence de presse. Même le son de votre télé coupé, le fait que les caméras étaient braquées 24/7 sur Fukushima signalaient bien qu’il y avait un grave problème.

Centre-ville désertique de Namie, proche de la centrale de Fukushima après évacuation.

Aujourd’hui, plus de 70% de l’électricité produite en France provient du nucléaire, assurée par 58 réacteurs répartis sur 19 centrales (voir ici). Comme moi, vous entendez régulièrement que le nucléaire est sûr, qu’il assure l’indépendance énergétique de la France [1]. Comme moi, vous entendez que, dérèglement climatique oblige, le nucléaire est ultra-propre, et permet à notre cher pays de ne pas émettre trop de CO2. Énergie du passé, énergie d’avenir, tout est bon dans l’atome. Nos parents ont baigné dans le superbe marketing radioactif : une belle centrale crachant sa fumée d’un blanc impur, au milieu de champs verts et de rivières. Du greenwaching avant l’heure.

La Parisienne Libérée, compositrice de chanson et journaliste indépendante, s’attache à déconstruire cette mythologie bien française dans cet ouvrage. Certes, des livres critiques issus du mouvement antinucléaire, il y en a. L’autrice prend toutefois un parti pris intéressant :

Parce qu’il enlise les militants dans d’interminables débats d’experts, chiffrages contre chiffrages, ce dispositif [NDR : manière pour les exploitants de faire et de diffuser leurs études] opère de façon comparable à des sables mouvants. Toute personne qui tente d’y articuler une pensée critique s’y retrouve, plus ou moins rapidement engloutie. […] Mais puisque toutes les données sont dans les mains du pouvoir nucléaire, ces chiffres n’ont d’autre signification que celle de notre impuissance à maîtriser leurs conditions de production. […] En acceptant de discuter sur la place la virgule ou le nombre de zéros, sur la valeur de tel ou tel seuil, on valide trop souvent la logique générale que l’on cherche à réfuter, sans reconnaître l’industrie nucléaire pour ce qu’elle est : un exploitant. Nous restent alors les jeux, les mathématiques musicales ou les comparaisons absurdes, pour tenter de nous représenter ces sortes de choses. [p.94]

En effet, la loi du silence opère dans le monde du nucléaire : EDF et l’État sont fortement liés, historiquement … et presque philosophiquement (La Parisienne Libérée déroule ironiquement le sigle EDF en État de France [p.10]), pour se présenter presque sous une seule entité. On apprend dans ce livre que l’argent du contribuable est largement mobilisé pour maintenir à flot une « industrie » que quasiment plus personne ne veut en dehors de la France (et la facture se chiffre en milliard). D’ailleurs, en cas de catastrophe, la loi plafonne l’engagement financier par accident à 95 millions pour l’exploiteur. Le reste est à la charge de l’État : sachant que les rapports de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN) estime le coût d’une catastrophe dite « majeure » à 430 milliard d’euros [2], l’ardoise risque d’être sacrément salée …

Un des aspects intéressant du livre est son apport sur le lien entre écologie et énergie nucléaire : selon le titre d’une partie qui laisse peu de place au doute (et beaucoup à la déprime), la « transition n’aura pas lieu » [p.33-39]. Pourquoi ? Parce que d’une part, l’argent est investi massivement dans le nucléaire (maintenances, réhabilitations, retards des chantiers comme l’EPR de Flamanville, évitement de la faillite financière de l’industrie) et pas ailleurs, mais aussi parce que le climat est par nature anti-nucléaire, avec son lot de catastrophes naturelles imprévisibles, accompagnées de sécheresse l’été (rendant donc difficile le refroidissement des centrales) ou d’une augmentation du niveau des eaux (rendant possible une inondation).

Les livres traitant de l’écologie me plongent souvent dans une état neurasthénique de moyenne durée. Tel ne fut pas le cas après avoir refermé celui-ci : l’autrice, parfois sous le ton de l’humour, et souvent en chansons, ponctue l’ensemble de son récit. C’est d’ailleurs toute sa force, et le parti pris de l’autrice pour contrebalancer le discours d’expertise. Ceci étant dit, je vous propose de terminer en musique :


Quelques citations marquantes :

Imaginez que vous croisiez un patron d’EDF, souriant comme toujours, et qu’il vous invite au resto. Pourquoi pas ? Au moment de payer l’addition, votre convive vous informe que sa responsabilité pour la participation au repas est plafonnée à un montant légal qui correspond à 0.02 % de la note. C’est vous qui payez donc le total et il y en a pour 100 euros. Grand seigneur, votre hôte pose sur la table une petit pièce brillante : deux centimes. Telle est la mesure de l’engagement d’EDF à nos cotés. [p.94-95, en lien avec la loi de plafonnement évoquée plus haut]

Efficacité énergétique : C’est une donnée dont on ne mesure pas toujours la portée : un réacteur nucléaire perd les deux tiers de l’énergie qu’il produit, qui se dissipe sous forme de chaleur. Oui, les deux tiers ! Quelle importance, répondent les exploitants, nos réacteurs produisent de l’énergie à foison et peuvent se permettre le luxe d’avoir des pertes proportionnées, c’est-à-dire immenses. Sauf que […], cette énergie n’est pas réellement « perdues » : elle se retrouve en particulier sous forme de dégagement de chaleur, dévastant fleuves et rivières, poissons, algues, micro-organismes [tiré du glossaire « Les mots décontaminés », p.217-218]


Aller plus loin :
° Le livre sur le site de l’éditeur
° Le site de l’autrice
° La Parisienne Libérée sur Hors-Série (accès payant), et sur LundiMatin

Notes :
[1] Ce sujet n’est pas vraiment abordé dans le livre, mais c’est bien un argument que j’entends souvent par les défenseurs de cette énergie. Or, il suffit de réfléchir quelques secondes pour comprendre que la France importe son uranium, la dernière mine en activité ferma en effet ses portes en 2001 (voir ici).


[2] Le rapport chiffre ce coût en estimant une catastrophe provenant d’un seul réacteur d’une puissance donnée, sachant qu’une centrale peut en accueillir plusieurs.

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