Des masculinités tournées vers l’égalité ?

Qu’est ce qu’être un « mec bien » aujourd’hui ? C’est un peu la question que se pose Ivan Jablonka dans son dernier ouvrage, Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités, parût aux Éditions du Seuil.


Son livre peut être vu comme une suite intellectuelle à son enquête autour de la mort de Laëtitia Perrais, victime d’un féminicide en janvier 2011 [1]. L’historien/essayiste engage ici une réflexion beaucoup plus large sur le patriarcat, les révolutions féministes et la place que les hommes peuvent avoir (ou ont eu) dans le mouvement d’émancipation des femmes.

Si la longueur du livre (432 pages) pourrait en effrayer plus d’un⋅e, le choix de l’auteur de ne pas accabler la lectrice ou le lecteur de nombreuses notes de bas de page tout en portant un soin attentif à peu utiliser un jargon propre aux sciences sociales fait de ce livre un essai destiné au grand public. C’est chose réussie, puisqu’à l’aspect formel se rajoute une enquête minutieuse, et l’on ne peut que se réjouir de la volonté de l’auteur d’aller explorer le patriarcat sur toute la surface du globe (Europe, Amériques du Nord et du Sud, Afrique, Asie, Japon, Moyen-Orient), à travers toutes les périodes historiques.

L’ouvrage se découpe de la sorte :

  • la première partie, intitulée « Le règne des hommes », retrace toute l’histoire du patriarcat, de sa mise en place à nos jours.
  • la deuxième, « La révolution des droits », propose une approche historique du mouvement d’émancipation des femmes.
  • la troisième, « Les failles du masculin », explore le déclin viriliste dominant associé à ses abus (féminicides, prises de risque, etc.) en apportant une finesse d’analyse sur les multiples manières d’être une homme et de désobéir aux injonctions de genre.
  • enfin, dans « La justice de genre », Jablonka s’attache presque sous une forme programmatique à proposer des solutions pour converger vers l’égalité femmes-hommes, tant au niveau individuel que collectif (État, entreprises, etc.).
Tout au long de l’ouvrage, des illustrations viennent appuyer le texte. Ici, « L’homme et la femme selon la Nasa », p.22.
Voir ici pour plus d’information sur la plaque métallique envoyée avec la sonde Pionner.

Le postulat que l’homme a toute sa place dans le combat féministe traverse l’ensemble de l’ouvrage. Se situant dans l’héritage de la Révolution française, donc dans sa logique politique et philosophique selon laquelle les individus naissent et demeurent libres et égaux en droit, Ivan Jablonka tire le fil historique pour projeter une égalité complète toujours à conquérir. Si l’auteur convient que « les hommes ont l’habitude de s’immiscer partout, dans tous les espaces de débat, pour confisquer la parole des femmes » [p.411], ils ont leur place dans ce combat.

Les hommes peuvent-ils être féministe ? Pour l’auteur, il n’y a aucun doute (le chapitre 7 s’intitule d’ailleurs ainsi [p.163-186]), et on imagine le débat qui s’en suivra dans toute la diversité du mouvement féministe autour de cette notion. Songeons par exemple à Francis Depuis-Déri qui parle lui « d’hommes proféministes »[2].

Le livre de Jablonka n’est pas parfait, certes : trop réformiste pour certain⋅e⋅s (l’auteur se définie lui-même comme « social-démocrate » [p.412]), et, de fait, trop « ambigu » [3], il n’empêche que cet ouvrage à le mérite d’ouvrir un débat sur l’hégémonie masculiniste, tout en promouvant les différentes formes de masculinités sensibles à une réelle égalité entre les sexes. L’auteur souhaite d’ailleurs que les hommes s’emparent de cette problématique :

J’aimerais qu’ils [les hommes] se saisissent enfin de ce sujet qui les concerne au premier chef. Cela fait des générations que les femmes sont conscientes de ces enjeux, alors que les hommes sont en retard. Très en retard. Et même en train de perdre pied avec la marche du monde [4].


Quelques citations marquantes :

Le patriarcat repose […] sur une essentialisation des capacités reproductives des femmes. Au lieu de dire que la femme a un ventre, il dit que la femme est un ventre. Plutôt que d’observer que certaines femmes enfantent à certaines périodes de leur vie, il professe que l’existence de tous les êtres humains de sexe féminin doit être organisée autour de leur aptitude procréative. D’où le sophisme : certaines femmes peuvent être mères, or la maternité est un service, donc toutes les femmes seront assujetties. [p.46]

En France, les communistes acceptent ce féminisme d’inspiration soviétique [des médecins de l’URSS développent des techniques pour rendre l’accouchement moins douloureux], mais pas le droit à l’avortement. Lorsque le journaliste Jacques Deroy publie en 1956 un livre sur le drame des avortements clandestins, le leader du PCF, Maurice Thorez, lui répond sèchement dans les colonnes de L’Humanité : « le chemin de la libération de la femme passe par les réformes sociales, par la révolution sociale, et non par les cliniques d’avortement. » Son épouse, Jeannette Vermeersch, s’inquiète que, grâce à l’avortement et au birth control importé d’Amérique, les travailleuses puissent « accéder aux vices de la bourgeoise ». [p.182-183]

Le meurtre conjugal, le féminicide et le gendercide reposent sur l’idée que les femmes sont trop libres ou insuffisamment lucratives : le masculin y remédie par le crime, comme si elles mouraient de leur propre faute. Alors que les trafics sexuels visent à exploiter à fond le corps des femmes, le meurtre signe l’échec sanglant du patriarcat qui, d’ordinaire, oblige le féminin à se plier à la fonction-femme. C’est la raison pour laquelle la violence misogyne a été si longtemps tolérée, voire justifiée : conception extensive des « droits » du mari, blâme de la femme victime d’un viol, mansuétude à l’égard des pulsions « naturelles » de l’homme, etc. [p.240]


Aller plus loin :
° Le livre sur le site de l’éditeur.
° Ivan Jablonka sur France Culture et France Inter.
° L’émission « Les couilles sur la table » sur Binge Audio, animée par Victoire Tuaillon, qui propose d’analyser les masculinités autour d’émissions thématiques et de rencontres.


Notes :
[1] Ivan Jablonka, Laëtitia ou la Fin des hommes, Paris, Éditions du Seuil, 2016.


[2] Francis Depuis-Déri, La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, Les éditions du remue-ménage, coll. « Observatoire de l’antiféminisme », 2018. Auteur également du Petit guide du « disempowerment » pour hommes proféministes.


[3] Voir « Avec Ivan Jablonka, les ambiguïtés d’une morale «féministe» au masculin », Mediapart, 31 août 2019 (payant). La journaliste Marie-Jeanne Zenetti reproche à Ivan Jablonka un féminisme trop modéré, une perspective morale trop présente, et un oubli de références jugées importantes, comme Raewyn Connell ou encore Pierre Bourdieu, pour ne citer que ces deux.


[4] Society, numéro 113, p.25.

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